L’ANOREXIE OU QUAND PERDRE DEVIENT UNE VICTOIRE

Environ 30 000 filles et femmes québécoises de 13 à 30 ans souffrent d’un trouble de l’alimentation, comme l’anorexie et la boulimie.  Il est possible de s’en sortir, mais rarement sans séquelles comme en témoigne « Justine » qui a aujourd’hui 26 ans.

La phrase choc

La phrase qui déclenche tout « Votre fille va devoir perdre du poids, elle a un poids anormalement élevé pour son âge.  C’est presque à se demander si c’est bien vous qui avez enfanté cette enfant.  Vous êtes si petite et elle… »

J’entends encore ces paroles tourbillonner autour de moi.  J’étais alors âgée de 13 ans.  Cet âge où l’on est trop jeune pour être une femme et trop vieille pour être considérée comme une enfant.  Cet âge où l’on commence à sentir le désir de plaire et où la sensibilité de notre âme est à fleur de peau.  À cette époque, j’avais déjà conscience de mon problème de poids (environ 160 livres) et ces paroles ne venaient qu’envenimer cette image négative de moi-même que je développais.

La descente aux enfers

Je ne voulais pas me priver, mais quand ton prénom est remplacé par « la grosse », c’est qu’il y a matière à réflexion et j’y ai drôlement songé.  Rapidement, la faim est devenue ma copine, ma complice et, simultanément, mon ennemie…De jour en jour, de nuit en nuit, elle s’épanouissait jusqu’à me hanter.  Après deux longues années de privation et 35 livres en moins, la faim avait réussi à m’envahir totalement.  Elle a également fait naître en moi deux personnages qui s’opposaient : Monsieur Bien et Monsieur Mal.  Monsieur Bien, qui se voulait mon ami, me murmurait à l’oreille ce que mes yeux refusaient de voir : mon visage émacié, mon corps squelettique et ma peau terne n’évoquaient en rien l’image de la beauté.  Monsieur Mal, par contre, me criait par la tête que je n’étais qu’une lâche, qu’une bonne à rien, sans volonté.  Très exigeant, il ne demandait rien de moins que la perfection.  Lorsque je satisfaisais ma faim, il me grondait, me répétant que j’étais laide, grosse et affreuse.

Mon état se détériorait de jour en jour.  Bientôt, il n’allait rester de moi qu’un squelette, un petit paquet d’os obstiné à se priver de nourriture, obstiné à mourir…Je voyais l’inquiétude dans les yeux de ma famille, mais plus rien ne me dérangeait.  Ce que je voulais était toujours plus loin, toujours plus insaisissable, toujours plus mince…

Guérir l’anorexie?

La remontée vers la surface

Un jour, mes parents m’ont acculée au pied du mur.  Je devais consulter et le rendez-vous était prévu pour le lendemain.  À chacun de ces rendez-vous mensuels, je ressentais toujours un sentiment de panique lorsque mes pieds se posaient sur la balance, même si je savais qu’elle ne pouvait pas percevoir toute l’eau ingurgitée ni la  monnaie que je traînais sur moi pour m’appesantir.  J’ai eu plusieurs rendez-vous, plusieurs dernières chances que je déjouais savamment.

Mais un jour, ce n’était plus un jeu; je ne pesais plus que 85 livres.  Ni l’eau, ni la monnaie ne pouvaient plus rien pour moi, c’était l’hospitalisation. J’avais honte. Ils m’avaient enfermée dans cet asile avec d’autres squelettes ambulants.  Tous croyaient que j’étais folle, personne ne me comprenait.  Ils voulaient me faire croire que c’était pour mon bien; j’allais leur prouver le contraire.  J’ai refusé tout nourriture pendant des semaines, développant ainsi un étrange sentiment de satisfaction, le sentiment que j’allais gagner la partie, que personne ne pourrait me forcer, que je détenais encore et toujours le contrôle.  Je savais que j’avais besoin d’aide et que j’avais toutes les ressources à ma disposition, mais la volonté de changer n’y était pas.

Bataille contre l’obsession

J’étais malade et inconsciente de l’être.  Pendant trois mois interminables d’hospitalisation, j’ai dû affronter mes craintes, mes appréhensions et mes démons.  Comme une nouveau-née, j’ai dû tout réapprendre : à me nourrir, à accepter de me laisser aider, mais surtout, j’ai dû apprendre à m’aimer!  Chaque jour, je devais me lever en ne pensant surtout pas que je devrais manger tout le contenu de mon assiette, à chaque repas, trois repas par jour, plus trois collations.  Quand on est habituée de se nourrir d’une soupe aux légumes par jour, savoir que chaque aliment a pour mission de te faire engraisser est un enfer qui commence par la pesée matinale, un supplice.

Aujourd’hui, suis-je définitivement libérée de cette maladie?  Je ne crois pas malheureusement.  Oui, j’ai été soulagée de l’obsession omniprésente.  Oui, j’ai appris que je ne pouvais pas tout contrôler.  Mais, rien n’est fini, tout peut recommencer.  Chaque jour, je poursuis ce combat contre cette maladie du siècle qu’est l’anorexie. Je crois qu’on ne guérit pas de l’anorexie, on apprend à vivre avec, à l’accepter, à l’apprivoiser….. (*Justine est un nom fictif)